Le mot qui fait peur

Lundi dernier, dès 8h45, j’appelle mon médecin pour obtenir un rendez-vous, qu’elle me fixe à 16h45.

La journée est longue, mais pas le choix.

Je lui montre les résultats de ma prise de sang et de mon échographie. Pour elle les taux des marqueurs sont normaux, puisque mon fameux 0,11 au-dessus du 0,1 n’est pas significatif. Rien n’indique donc que ce soit un cancer, d’après elle. Et rien d’après l’échographie ne le prouve non plus. Toutefois, seul un urologue pourra trancher (sans mauvais jeu de mot). Elle en contacte donc un devant moi et lui demande de me recevoir dès que possible, pour qu’enfin je sache ce qu’il en est. Il accepte de me prendre immédiatement.

Je me rends au cabinet de l’urologue, dans une clinique, et il consulte à son tour mes résultats. Il confirme que mes taux de marqueurs sont parfaitement normaux. Mes fameuses « Hormones gonadotropes chorioniques (dimère Alpha-Beta) » à 0,11 dépassent de très peu la limite mais il doit s’agir d’un faux positif. L’important reste le taux des « sous-unités beta-h.C.G libres », et puisqu’il est à 4 au lieu de 5, il n’y a rien d’inquiétant à ce niveau. L’échographie lui semble plus parlante mais il n’en dit pas plus pour le moment. Nous poursuivons l’entretien avec quelques questions, concernant ma santé en général ou mes antécédents familiaux. Enfin, nous passons à l’examen de ma pauvre gonade. Cette fois le résultat est sans appel : après toutes ses longues semaines on m’annonce officiellement que j’ai un cancer. La certitude est de 95%, selon l’urologue, mais si je fais confiance aux 95% de taux de guérison des cancers des testicules, je dois dans un souci d’honnêteté croire en ceux-là de la même manière.

L’urologue doit avoir à peu près le même âge que moi. Il est direct, précis et rassurant, exactement ce qu’il me fallait. Suite à cette annonce, il enchaîne : ça n’est pas parce que c’est un cancer qu’il faut se tirer une balle. J’apprécie son ton. Ni austère, ni hautain, juste spontané et sans ambages. Il explique que c’est celui qui se traite le mieux, avec des taux de guérison exceptionnels qui n’ont rien à voir avec tout ce qu’on peut imaginer à l’écoute du terrible mot. 95%, tous stades confondus, même métastasé etc… Tout ce que j’ai pu lire pendant un mois. Je connais son discours à l’avance et je pourrais anticiper chaque argument, pourtant c’est comme si je l’entends réellement pour la première fois. Je sais de façon certaine (je laisse tomber les 5%) de quoi il s’agit. Je ne suis plus dans le doute mais dans le concret, validé par le professionnel du sujet qui s’occupe de mon propre cas.

Il m’explique la suite : ablation dans huit jours, mardi prochain. Tout va très vite et c’est une bonne chose. Il me détaille l’opération, qui sera rapide (trente minutes environ) et sans aucune conséquence sur ma vie sexuelle ou ma virilité. On en a deux mais une seule suffit, l’autre c’est une roue de secours. Je l’écoute sans un mot, et il me répète, pour être sûr que je comprenne bien : Je ne suis pas en train de vous dire que vous aller mourir, je suis en train de vous dire que vous allez vivre !

Opération, donc, mardi. J’aurais pu sortir le soir même, mais ils me garderont mercredi matin pour enchaîner avec le scanner. Trois semaines après nous nous reverrons afin de discuter ensemble des résultats de la biopsie et du scanner. Selon le type, le stade et les éventuelles métastases nous aviserons. Simple suivi ou chimio, cette dernière étant également conseillée si aucune métastase n’est détectée, pour minimiser les probabilités de rechute. Les semaines à venir ne seront pas une partie de plaisir, mais si c’est le prix pour s’en sortir alors peu importe.

Avant l’opération je dois conserver mon sperme, et un rendez-vous au CECOS sera pris pour moi, pour la veille de l’opération.

De retour chez moi je suis en quelque sort apaisé. On vient de me diagnostiquer un cancer, mais on m’a surtout sorti du brouillard et on m’a rassuré. Tout va aller très vite, et tant mieux. Pas le temps de cogiter, on agit.

Ma copine est évidemment choquée par la confirmation, même si nous en discutions depuis mes premiers doutes. Puisque l’urologue me l’a proposé, nous irons le revoir ensemble deux jours après l’annonce.

Le lendemain, je reprends le travail après trois semaines de congés. La question de l’annonce et de sa forme s’est posée, et je choisis de réunir tous les collègues présents pour un petit speech rapide. Il me semble mieux de faire ainsi, plutôt que de passer de bureau en bureau ou d’envoyer un mail collectif. J’ai réfléchi grossièrement à la façon dont j’allais amener la chose. Le plus important est de prononcer le mot qui fait peur le plus tard possible, après les précautions d’usage. Il faut commencer par les choses rassurantes, le taux de guérison record, le risque existant mais bien moindre que pour d’autres types de la même maladie.

Personne ne s’attendait à une telle nouvelle (certes, je m’en doutais un peu) et le choc se lit dans les regards, les attitudes. Des yeux s’écarquillent, des visages pâlissent et des larmes coulent. Mes collègues sont les premiers à savoir, et je les rassure comme je le peux.

Je peaufinerai mon discours et le servirai tout au fil de la semaine, jusqu’à le connaître par cœur. Je l’adapte à l’écrit, et je copie/colle quasiment toujours le même texte dans les mails que j’envoie aux autres collègues. Je me demande souvent si en voulant les rassurer je ne cherche pas à me rassurer moi-même. Il doit y avoir de cela, mais après tout, les arguments sont solides et proviennent de statistiques réelles. Je ne pense pas me répéter le genre de mantra lénifiant dont on assomme les malades dans ce genre de situation (Il faut te battre, Tu vas t’en sortir, Le moral c’est l’essentiel etc…) Je ne jette pas la pierre à ceux encouragent les malades de la sorte, bien sûr, puisque je suis comme tout le monde et j’ai déjà fait exactement la même chose ! Que dire d’autre devant quelqu’un qui souffre d’une maladie qui nous dépasse et face à laquelle on est totalement impuissant ? De la même façon je n’oublie pas qu’il est facile dans mon cas d’être optimiste et il serait malvenu de donner quelque leçon que ce soit. Je réalise ma « chance » d’avoir ce type de cancer et pas un autre. Même si rien n’est gagné, et que les prochaines semaines (et prochains mois) ne vont pas être une partie de plaisir, je pars avec un avantage certain par rapport à d’autres, qui ont sûrement d’autres choses en tête que la création d’un petit blog pour y consigner leurs états d’âme. D’ailleurs le mien sera parfois jugé comme de très mauvais goût, sans aucun doute, et je le comprends.

Suite à mon annonce aux collègues je prends rendez-vous avec un anesthésiste, qui accepte de me voir immédiatement. L’entretien sera rapide – pas plus de cinq minutes – puisque je n’ai aucun problème particulier à mentionner. L’anesthésiste me réexplique dans le détail le timing de mon opération.

J’arriverai à 11h30 à la clinique, où l’on m’installera dans une chambre. Je devrais être à jeun (juste un café avant 10h, au pire). Là-bas j’aurai droit à un petit cachet pour me détendre, et en début d’après-midi, rendez-vous en salle d’opération. L’anesthésiste me posera la perfusion, injectera ce qu’il faut pour que je m’endorme instantanément et trente minutes après : terminé. J’émergerai des limbes en salle de réveil. Si la douleur m’indispose trop, je pourrai demander sans aucun problème de petites doses de morphine.

Son explication me convient parfaitement. Là encore c’est concis, précis et rassurant.

Après que l’information de ma maladie se soit propagée autour de moi, quelques amis ou collègues me font part de cas similaires autour d’eux. A chaque fois tout s’est très bien terminé, avec parfois même un recul de vingt ans. Je reste lucide : il y en a peut-être beaucoup plus qui ont connaissance de fins moins heureuses, mais ils ont le bon goût de les taire et je les en remercie !

Mercredi matin, je me rends avec ma copine (et notre bébé) au rendez-vous avec l’urologue. Il n’est pas évident pour elle d’entrer dans la clinique, et encore moins dans le cabinet du spécialiste. Celui-ci explique de nouveau ce que j’ai entendu deux jours plus tôt : il n’y a pas à paniquer pour l’instant, et nous avons toutes les raisons d’être optimistes. Je ne sais pas si vous réalisez, mais 95% de guérison tous stades confondus, c’est monstrueux ! En sortant, ma copine est rassurée. Pour elle comme pour moi, entendre ce discours de la bouche de l’urologue lui-même n’a absolument pas le même impact que sa version lue ou constituée à partir du net.

Les hasards de mon emploi du temps ont voulu que mes collègues aient été les premiers au courant. C’est ensuite au tour de mes amis. Je ne contacte pas tout mon répertoire. J’informe quelques uns des plus proches, qui feront passer aux autres s’ils le souhaitent. C’est à chaque fois le même choc, rapidement dissipé grâce aux explications détaillées dont je me veux maintenant le modeste spécialiste (par rapport à mes interlocuteurs, pas plus !). Je réalise que ce cancer n’est pas connu du tout, et je me demande pourquoi un dépistage régulier n’est pas organisé comme pour le cancer du sein, puisqu’il est avéré que le timing est un des principaux critères pour arriver à une guérison.

Il semble que d’autres pays se soient emparés du sujet, avec par exemple la campagne d’information suivante, en provenance du Canada :

Prochaines étapes : rendez-vous au CECOS lundi, puis orchidectomie, mardi.

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